Tu te souviens quand tu…
« Tu te souviens quand tu faisais… », « tu te souviens quand tu étais… », « tu te souviens quand tu avais… ». Qu'elle se pose en question ou s'affirme en constat, cette phrase nous est rarement tendue par hasard : elle nous ramène à la version que nous avons quittée.
Elle arrive souvent au moment où nous avons commencé à nous tenir ailleurs, et nous l'entendons alors comme une corde qui nous rappelle à l'ordre d'avant, ou comme un salut involontaire à la route accomplie. Le fait est le même ; c'est la façon de l'entendre qui nous revient. Nous restons auteurs, jusque dans l'intention que nous prêtons aux mots des autres.
Entendue comme une corde, elle prend le ton de l'accusation, et il faut alors la distinguer de ce qui lui ressemble sans être elle. Ceux qui nous tiennent pour responsables nous rappellent aussi ce que nous avons fait, mais pour avancer avec nous : « Voici ce que tu as fait, et voici comment nous avançons. » Ceux qui nous tiennent en otage nous assignent à notre place dans le monde d'avant, tout en nous rendant comptables du monde présent : « Voici ce que tu as fait, et tu n'as pas le droit d'avancer. » La responsabilité regarde le passé pour ouvrir la suite ; la prise d'otage le garde sur la table, comme un reçu, indéfiniment.
Souvent, pourtant, ce n'est pas nous que l'on retient, mais un équilibre qui cherche à se maintenir. Notre ancienne version arrangeait quelque chose : tant que nous restions celui que les autres avaient connu, la relation gardait ses repères, ses rôles, ses certitudes. Notre mouvement change la donne, et il tend parfois aux autres un miroir qu'ils n'ont pas demandé. D'ailleurs, l'intention n'est pas toujours malveillante. Simplement, ce qui tient ensemble revient de lui-même vers sa forme d'avant : connue, donc rassurante, et souvent plus confortable. Mais quand le rappel ne sert plus à comprendre ce qui a été et devient une façon d'empêcher ce qui vient, il faut savoir le nommer.
Nous avons pris un autre chemin ; nous n'avons pas à le plaider. Bien sûr, la tentation existe d'y répondre, de prouver encore, de nous expliquer une fois de plus. Mais se justifier sans fin, ce serait rouvrir nous-mêmes le dossier que d'autres gardent ouvert, et leur rendre la plume.
Nous pouvons entendre, sans nous défendre.
Entendue autrement, la même phrase nomme un point de départ. Parce qu'écouter quelqu'un décrire celui que nous étions nous fait parfois mesurer, avec une précision étonnante, la distance parcourue depuis. Ce qui semblait devoir nous ramener en arrière nous dit alors jusqu'où nous sommes allés.
Reste une responsabilité, et celle-là nous revient entière : celle que nous avons envers nous-mêmes. Avoir changé ne signifie pas avoir raison, et prendre un autre chemin ne suffit pas à le rendre juste. Ce que nous pouvons revendiquer sans mentir, ce n'est pas la certitude d'avoir choisi la bonne direction, mais la lucidité de l'avoir choisie et empruntée. Vers quoi nous allons, et pour quoi, cette question ne se règle pas contre les autres ; elle se tient en conscience, et elle nous appartient.
Rien de cela ne s'obtient une fois pour toutes. Chaque rappel rejoue la scène, et chaque fois il faut trancher : revenir vers l'ancien rôle parce qu'il rassure tout le monde, ou tenir la place que nous avons choisie et, s'il le faut, la choisir de nouveau.
Ce choix-là ne se délègue pas.
« Oui, je m'en souviens.
Et j'ai choisi la suite. »